Le sculpteur de lumière

« La lumière du Japon, toujours voilée, n’a rien à voir avec celle de la France, très brutale et perçante. Et la nature de la lumière, j’en suis persuadé, a une incidence sur le paysage, les gens et même la langue que l’on parle. »
Keiichi Tahara.

Dans sa chambre du Quartier Latin, Keiichi Tahara contemple mélancoliquement la vue à travers les fenêtres sales. Tout est gris. Les caractères occidentaux qu’il voit sur les panneaux tout autour de lui restent incompréhensibles. Les bruits des voix au dehors, à la radio ou bien à la télévision ressemblent à un galimatias, où plus aucun son n’a de sens. Dans son incapacité à communiquer avec l’autre, il se renferme dans ce lieu clos, prenant des photos. C’est ainsi qu’il commence à sculpter la lumière, renversant les architectures en noir et blanc.

L’ombre des toits
surgissant dans la lumière –
Paris sous la pluie

Au gré de ses changements de domicile au fil des années, les fenêtres restent les témoins privilégiés de ses premiers contacts avec l’inconnu. Balançant entre lumière blanche et lumière noire, sa quête affirme sa personnalité, comme développant tout à la fois le monde et lui-même. C’est un processus photographique dans lequel se tisse petit à petit un labyrinthe de mémoires entrecroisées, des « éclats » où la lumière remplit les corps et imprègne la terre. Dans un subtil jeu entre transparence et densité de la matière, la lumière se fait éventail, reflétant de l’extérieur vers l’intérieur.

Eclat lumineux –
migrant lentement vers les marges,
une tache d’encre

Traversant la plaque de verre où est apposée la photo, la lumière nous révèle l’ « autre », elle s’immisce dans un espace ou une forme, lui redonne vie, et en dévoile un aspect plus intime qui traduit l’ « autre » de l’autre. L’artiste sculpte alors la lumière, comme un écho ravivant la mémoire, équilibrant lumière réelle – celle du soleil – et lumière imaginaire. Il renoue avec le dialogue de l’absolu.

Entre noir et blanc
se faufilant dans la faille –
rayon de lumière

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin » :

***

Visionner l’exposition de Keiichi Tahara à la Maison Européenne de la Photographie, Paris, 2014 :

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