Les chemins du rêve

Dans le petit atelier, la femme brune retire ses chaussures et s’assied par terre, puis elle pose un oreiller à côté d’elle. Elle se concentre et commence à esquisser quelques traits d’un geste assuré sur la toile noire aux dimensions amples, posée à même le sol. Son front se plisse, sa main tient fermement le pinceau. Au centre, des lignes rouges se regroupent formant un motif en croix. Puis des traits blancs viennent compléter ces lignes rouges. Peu à peu, le relief apparaît, avec çà et là, quelques points blancs… d’infimes traces. Elle s’allonge maintenant sur le côté, et coince l’oreiller sous son aisselle pour pouvoir peindre plus à son aise. Le silence règne.Dans une portion du tableau, des lignes blanches et des lignes rouges incurvées sont parallèles. Se succédant à l’infini, elle forment une dune bicolore. De ses mains, elle abrite ses yeux, et scrute la toile. Elle fait quelques retouches pour mieux délimiter chaque partie, et lui donner plus de relief. Elle n’utilise que trois couleurs : l’ocre rouge, l’ocre jaune et le crème clair. Ce sont les couleurs emblématiques de son pays, le centre de l’Australie avec ses zones arides. Il faut plus de trois heures pour préparer ces couleurs.

grand désert de sable-
des piquants ocres
se balancent dans le vent

Agenouillée face à la toile, elle utilise de petits bâtons à bout rond qu’elle trempe dans la peinture. D’une main, elle tient le pot crème et de l’autre, elle parsème le tableau de petits points, déposant en cadence des perles de peinture épaisses et nébuleuses. Ce sont les graines que le vent balaye et qui s’agglutinent en haut des dunes ou au fond des fossés. De petits bruits sourds rythment son geste. Tous ces motifs transcrivent la géographie du désert qui se trouve dans la région d’Atnangker et les sites sacrés associés au Rêve Arnkerrth « la Femme-Lézard ». Dans les parties les plus denses, le contact avec le territoire vivifie la toile qu’elle semble sculpter de ses doigts agiles. C’est une véritable carte vue du ciel, décrivant les trajets des ancêtres, en même temps qu’une cosmographie sacrée, qui s’offre à notre regard. Dans chaque section du tableau, elle retranscrit le mythe, représentant un temps et une pérégrination du Lézard Sauvage, démon de la montagne aux piquants acérés, et gardien des mines d’ocre, pigment naturel de la terre.

lignes imbriquées –
les chemins du rêve prennent vie
sur la toile obscure

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin » :

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