Balade nocturne

Je marche dans Paris. Je suis un trajet établi depuis un certain nombre d’années, depuis que je travaille en service de demi-nuit au standard international dans le quartier du Marais.
Il est minuit moins le quart. La rue des Archives est silencieuse, les hauts murs des hôtels particuliers abritent de leurs ombres les quelques passants qui se pressent, tout étonnés de rencontrer âme qui vive à pareille heure. Au bout de quelques mètres je tourne dans la rue Rambuteau, une rue populaire et populeuse. Les néons publicitaires rouges des pizzerias flashent les touristes tous les cinquante mètres. Que ce soit l’été ou l’hiver, il y a toujours du monde. J’avoue que cela me rassure. Je respire plus aisément. J’ai vingt ans et je n’ai pas peur de la vie, mais je dois cependant relever un certain nombre de défis. Arpenter Paris nuit après nuit, tel un promeneur solitaire, en est un. Je regarde les vitrines, sans pour autant faire les boutiques. Rares sont les stores baissés. Les enseignes multicolores éclaboussent la nuit. Pollution lumineuse certes… mais qui s’en soucie quand il faut attirer la clientèle à tout prix ?

mal d’obscurité –
un soleil artificiel
tue les passereaux

A l’approche du centre Georges Pompidou, le flot de personnes grossit. Quelques clochards enveloppés dans de vieux cartons squattent le pas des portes. Ils grognent, parfois s’engueulent entre eux. Avec leurs faces aux barbes hirsutes, ils se connaissent les uns les autres. Ils n’ont que leur bouteille avec eux, et parfois un chien, réconfort des jours de solitude. Leurs yeux témoignent de l’indifférence de la société clinquante qui les entoure.
J’arrive au croisement du boulevard de Sébastopol, des files de voitures rugissent à chaque passage rythmé par les feux tricolores. La sauvagerie de la nuit me prend à la gorge et aux yeux. Je suis irritée par les émanations des pots d’échappement et éblouie par la traînée multicolore des feux arrière des voitures et des camionnettes. C’est à mon tour de passer. Encore quelques mètres…   la rue Rambuteau se termine ici.
La place des Halles s’étale en grand devant moi. Quelques cafés sont encore ouverts. Les derniers garçons servent rapidement, le teint blafard, les paupières battues. A l’arrière des terrasses en plein air, s’accumulent les conteneurs en plastique marron remplis de bouteilles de bière vides. Une foule cosmopolite s’agite dans tous les sens, il faut faire attention parmi ces inconnus parfois ivres, qui s’en vont vomir dans n’importe quel coin. L’atmosphère est chargée de relents de parfums, d’alcool, de transpiration, mais aussi de drogue. Une population jeune aux cheveux colorés, aux blousons de cuir et aux tatouages bien en vue est massée aux portes d’entrée du forum des Halles. Positionnés en haut des marches, avec leurs motos rutilantes exposées telles des prostituées, ils toisent les gens de leur regard dur. Noyée dans cette multitude, où tous se bousculent, je serre tout contre moi mon sac contenant un livre et ma « cantine » – la boîte à casse-croûte. J’avale une dernière bouffée d’air frais. Tous, nous entrons en masse compacte dans ce ventre de Paris. Nous nous précipitons dans les premiers escalators qui nous mènent aux niveaux inférieurs où règne l’air vicié du RER. Plus bas, des silhouettes fantomatiques se dirigent sous les néons. Les derniers trains se remplissent, les quais deviennent déserts.

éclairs bleutés-
dans le vacarme de la foule
je remonte mon col

Nicole Pottier

*

Publié dans « L’écho de l’étroit chemin »

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