Une belle journée d’août

C’est une chaude et pesante journée en ce premier samedi du mois d’août, le soleil darde ses rayons impitoyables. Dans la ville, la foule va et vient en silence, sans agitation ni enthousiasme. Depuis seize heures, on entend partout les cloches sonner le tocsin. La triste nouvelle se répand de contrée en contrée jusque tard dans la nuit. Sur les route blanchies par la poussière, les gendarmes à cheval vont prévenir les maires des villages environnants.

Suivi par une troupe de gamins, le garde champêtre en bras de chemise lit la proclamation. Sur la place de la Mairie, tous se pressent subitement. L’affiche au drapeau national suscite stupeur et incrédulité. Les hommes prennent un air grave et les femmes laissent échapper quelques sanglots.

à l’ombre des tilleuls
roulements de tambours –
astre rougeoyant

Bien vite l’heure du départ arrive. Certains montrent déjà leur détermination, et l’enthousiasme s’accroît, aux cris de « la patrie est en danger ! ». Il nous faut quitter nos parents, nos frères, nos familles et nos amis pour aller répondre à l’appel. Les quais de la gare sont noirs de monde, tout le village est rassemblé pour nous dire au revoir. Nous montons dans des wagons à bestiaux. Dans nos musettes, quelques victuailles nous rappellent la maison : jambon et saucisson de ménage voisinent avec le litre de vin rouge. Dans un choc violent, le convoi s’ébranle. Sur le quai, les derniers mouchoirs s’agitent. Bientôt cris et signes d’adieux s’estompent, on n’entend plus que le grincement des roues du train. 

Dans les campagnes alentours, les moissons viennent tout juste de commencer, la chaleur est harassante. Les faucheuses mécaniques s’affairent, car on réquisitionne déjà les chevaux. Dès notre arrivée, on nous dirige vers le dépôt où l’on nous fournit les uniformes, les capotes, les képis, et surtout les cantine en fer blanc. Puis on nous donne les armes et les munitions. Nous paradons alors dans les rues, avec nos pantalons et nos capotes flambant neufs. Dans la lumière de l’après-midi, les couleurs vives de nos uniformes donnent un air de fête nationale à notre défilé. Devant l’hôtel de ville a lieu la revue du départ. Après la présentation du drapeau, l’évêque bénit le régiment. Deux mille hommes s’ébranlent d’un coup. Sac au dos, nous traversons la ville au son des clairons et roulements de tambours.

Nous embarquons tous à nouveau dans les wagons à bestiaux. Peu à peu, le paysage se transforme, on nous transporte vers le front. Après une trentaine d’heures en chemin de fer, nous arrivons aux portes de Verdun, et nous débarquons sur un quai inconnu. Notre cantonnement se trouve dans un village désert situé dans la plaine de la Woëvre. Nous nous mettons en route silencieusement, deux par deux. Après une marche éreintante où nous faisons nombre de tours et de détours, nous bivouaquons dans une clairière sous la pluie. Au bout de quelques heures, il nous faut repartir.

pluie et nuit mêlées –
dans la boue des sentiers
l’éclat des étoiles

Nous obliquons à travers bois, nous efforçant de suivre un sentier droit devant nous. Nous commençons tous à patauger. Nous devons franchir d’énormes trous d’obus. La boue grasse et épaisse aspirent nos bottes, se logent dans nos corps, les sacs pèsent lourd sur nos épaules tandis que leurs courroies s’entortillent et nous compriment la poitrine. Nos fusils se prennent dans les branches des arbres déchiquetés qui nous frôlent. Le sentier zigzague et continue de grimper. A travers une rangée d’arbres, on aperçoit quelques masures. Nous avons hâte d’y être et d’avaler notre souper.

Nous rejoignons la route qui serpente. Au détour d’un virage, on distingue un petit hameau alangui dans un creux. Il ne compte que quelques maisons basses, qui s’écrasent dans l’humidité de l’air, donnant encore plus d’ampleur à la route s’étalant devant nous. Sur le haut de la colline, un crépuscule mauve descend lentement. Derrière la crête noire des sapins, des positions de tir sont camouflées sous des branches et de la terre. La brise du soir nous apporte les bruits de la canonnade toute proche qui fait rage. Nous arrivons enfin au campement.


horizon de flammes –
en bordure de route,
quelques croix

 Nicole Pottier

*

Publié dans « Collectif de tanka-prose et haïbun« ,
Éditions du Tanka francophone, décembre 2017.

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