Je t’aime !

« Je t’aime ! »

Les mots jaillissent spontanément de mes lèvres. Je suis étonnée, je frissonne. J’ai peur tout-à-coup, peur que l’on m’entende, que l’on vienne me chercher. Y a t-il une erreur ? Derrière moi, les portes se sont fermées, épaisses et inébranlables. Je ne veux pas me retourner. Les murs du pénitencier sont écrasants, et leur ombre semble me menacer. Pourtant l’immensité du ciel devant moi m’appelle. Je suis étourdie. L’espace d’un instant, je ne sais plus qui je suis.

Il y a bien longtemps que je me suis affranchie de leur monde. J’ai franchi les frontières mentales qui me séparent du quotidien… des cellules d’isolement… des cachots aux barreaux de fer et aux murs suintant d’humidité… de ce régime organisé où règnent l’arbitraire et la terreur. Brimades, cris, menaces, fausses promesses et intimidations, rien n’y a fait. Je n’ai pas cédé. Et finalement le silence. Depuis combien de temps suis-je ici ? Privée de mes lunettes, le monde s’est estompé peu à peu. Ses contours se sont effacés lentement. Si peu de lumière entre dans ces couloirs obscurs, à moitié enfoncés dans la terre. J’ai aboli les distances, mon imagination m’entraînant toujours plus loin. Je me suis enterrée vivante gardant en mémoire les souvenirs d’autres temps.

Dix-huit ans ont passé. Un air frais et pur fouette mon visage. Dans mes yeux, le ciel est si bleu qu’il m’éblouit. Mon cœur sort de sa léthargie. J’entends ces mots, des mots difficilement articulés, ces mots qui sont les miens.

soleil de printemps –
dans l’ombre sur le bas-côté
une fleur égarée

(En hommage à Lena Constante, prisonnière politique roumaine).

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »

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