Triste papier

Dans la grande ville en béton, qui fut une cité nouvelle sortie des champs, je ne reconnais rien. Une chape de tristesse s’abat sur mes épaules tandis qu’une vague de chagrin obscurcit mon regard. Notre petit groupe arrive en dernier à l’église, nous prenons place sur le premier banc. Comment vais-je supporter la cérémonie ? Le corps secoué de sanglots, je tâche de faire face, même si je m’effondre misérablement au vu de tous. A mes côtés, j’entends la voix de soprano de mon amie chanter les louanges à Dieu. J’admire son courage, sa voix, vacillante au début, s’affermit rapidement. Depuis le premier rang, le cercueil me fait face. Il semble être si près … Je ne peux pas retenir cette vague de chagrin, elle est plus forte que moi et me submerge. Une fois la cérémonie terminée, nous sortons en dernier. Je dois me reprendre, car il me faut saluer les gens qui nous ont connus. Sur le parvis, tous nous regardent. J’essaie d’échanger quelques paroles, mais ma voix se brise, je reste muette, murée dans ma souffrance. Puis sous un ciel radieux, le cortège vêtu de noir se reforme et s’éloigne à son tour. Nous rentrons à pas lents.

trilles répétées –
une alouette fait des pirouettes
dans le firmament

Voici venu le moment … je dois maintenant  me plonger dans ses papiers. J’ouvre le tiroir de la table en chêne qui sert de bureau : tous sont bien rangés et ordonnés dans une chemise en carton. Tout est là et témoigne de sa manie de bien faire les choses… Il faut pourtant régler les dernières factures, résilier les contrats, contacter l’employeur, les organismes de retraite, la sécurité sociale, la mutuelle. Reste t-il encore des gens à prévenir ? J’ai bien dû oublier quelques personnes… sans doute…  au bout de dix ans de silence et de séparation, je ne me souviens plus. Dans le tiroir, il ne reste plus qu’une enveloppe où figure mon nom. Les lettres ont été tracées d’une main tremblante. J’étouffe un cri en l’identifiant : dernier papier, dernières volontés…

couleurs fanées –
reposant au milieu des fleurs
un oiseau mort

Nicole Pottier.

*

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »

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2 réflexions sur “Triste papier

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