Le renouveau du printemps

Un festival coloré en Chine : le Nouvel An.

À l’origine, le Nouvel An chinois est une fête agricole. Célébrée comme la fête du Printemps, elle est fêtée le premier jour de l’année lunaire. La date est mobile, chaque année le Nouvel An a lieu entre le 21 janvier et le 20 février.
En 1911, le douzième et dernier empereur Qing, Aixinjueluo Puyi, est renversé, la République de Chine est proclamée l’année suivante. Le nouveau gouvernement adopte le calendrier grégorien, mais la date des fêtes est toujours déterminée par le calendrier lunaire traditionnel. Pour différencier les deux événements de Nouvel An, le Nouvel An chinois traditionnel est alors renommé Fête du Printemps (春节,Chunjie).
L’année lunaire débute le jour de la deuxième nouvelle lune après le solstice d’hiver et est intégrée à un cycle de 12 ans, censé représenter les 12 rameaux terrestres. À chacune de ces années correspond un animal ou signe du zodiaque chinois : le rat, le buffle, le tigre, le lièvre, le dragon, le serpent, le cheval, le bouc, le singe, le coq, le chien, et le cochon. Selon la légende, Bouddha, avant d’achever son existence, aurait convoqué tous les animaux terrestres. Mais seuls 12 d’entre eux se seraient présentés. Pour les récompenser, il leur aurait accordé une année lunaire, une période qui leur appartiendrait. Les animaux dans le zodiaque sont classés suivant leur ordre d’arrivée devant Bouddha. Chaque année est aussi marquée par un des cinq éléments de l’astrologie chinoise : bois, feu, terre, métal et eau. C’est le dernier chiffre de l’année du calendrier grégorien qui détermine l’élément associé : 0 ou 1 : Métal ; 2 ou 3 : Eau ; 4 ou 5 : Bois; 6 ou 7 : Feu; 8 ou 9 : Terre. L’année 2021 est l’année du buffle de métal.
En Chine, la Fête du Printemps (ou Nouvel An chinois) s’étend sur une période de 15 jours et représente le plus important festival traditionnel. Les célébrations commencent dès le 1er mois lunaire et prennent fin avec la Fête des Lanternes. L’importance du Nouvel An chinois en Chine est égale aux fêtes de Noël en Occident. Elle englobe de nombreuses coutumes typiques liées à la nourriture, les décorations, les vœux et les présents.

Les couplets de la Fête du Printemps sont des éléments importants de la culture du Nouvel An chinois. Ce sont des poèmes calligraphiés qui expriment la bonne fortune, la chance et les espoirs pour la nouvelle année. Ils sont accrochés sur le fronton et le long des portes en Chine. Cette pratique tire son origine des planches de bois de pêcher (Taofu) de forme rectangulaire qui étaient suspendues des deux côtés de la porte sous la dynastie Zhou (1046 – 256 av. J.-C.). C’est sous la dynastie Song (960-1279) que les planchettes furent remplacées par deux bandes de papier rouge calligraphiées avec des phrases parallèles. Sous la dynastie des Ming, les Taofu furent appelées Chunlian 春联. L’usage de coller des Chunlian sur les portes a persisté jusqu’à nos jours.

Ces couplets du printemps (ou du Nouvel An) se présentent sous la forme de doublets de vers poétiques, composés de sept caractères chinois chacun, calligraphiés à l’encre noire sur des bandeaux de papier rouge de chaque côté de l’encadrement des portes. Parfois, on complète par un vers de quatre ou cinq caractères ajouté au-dessus de la porte. Riches de bénédictions ou de bons vœux, ces couplets du Nouvel An sont censés éloigner les mauvais esprits et sont généralement empreints d’un sens profond. On colle le mot  » 福 – – Bénédiction « . Ce mot peut être lu dans les deux sens: « arrivée du bonheur/déversement du bonheur ». Certaines personnes écrivent les couplets eux- mêmes, mais la plupart les achète directement dans les supermarchés ou sur les marchés.

Écrire des couplets pour la Fête du Printemps est une coutume traditionnelle du Nouvel An chinois, une bénédiction et une célébration, mais cela permet également de promouvoir la culture de la calligraphie chinoise et son héritage. L’affichage de ces couplets pour la Fête du Printemps sert donc à la fois de décoration et de diffusion culturelle. Comme le contenu du couplet fait souvent l’éloge des belles rivières et montagnes du pays et exprime les idéaux pour l’avenir, on l’utilise pour transmettre ses voeux.


Fu 福, bonne fortune. (Papier découpé)

Le découpage du papier(Jiǎnzhǐ 剪纸 ) est un art populaire très ancien, étroitement lié à la vie quotidienne des habitants à l’occasion des fêtes religieuses et des mariages. Les papiers-découpés chinois servent essentiellement à l’ornementation des portes ou des fenêtres, on les appelle « fleurs de fenêtres ». Les motifs principaux sont les animaux, avec bien évidemment les signes astrologiques, et les fleurs, mais aussi d’autres formes découpées aux ciseaux ou avec un couteau, telles que les histoires d’opéra, les mythes et les légendes, certains mots porteurs de sens ainsi que les fonctions folkloriques: printemps, bénédiction et décoration. Les motifs les plus représentés sont le qi-lin, animal mythique de bon augure, le lotus dans ses nombreuses formes, la grenade et le cochon, symboles de fécondité,  les bambous, les pins, les fleurs de prunier et de chrysanthèmes Les lions et les tigres symbolisent le courage, alors que les pêches, les pins et les grues sont des signes de longévité.


2021 Année du buffle de métal. (Papier découpé)

Lors du Nouvel An chinois, on décore les entrées avec du papier découpé censé apporter la chance. Il s’agit d’un papier de soie rouge, symbolisant le bonheur. On trouve aussi des couleurs vives apposées au pinceau, qui est un travail très délicat. C’est un art encore très apprécié mais qui a tendance à disparaître avec l’industrialisation grandissante et la modernisation de la Chine. Des motifs sont maintenant découpés à la machine dans  des matériaux synthétiques et adhésifs pour être collés sur les vitrines.

***

Un monde de rosée pour Kobayashi Issa.

Le printemps renaît;
à la folie,
la folie revient.
(Tr : Daniel Py)

Issa (1763 – 1828), le poète japonais fête le printemps et le Nouvel An avec le sourire malgré ses vicissitudes. Bien que sa vie n’ait été qu’une lutte permanente, il tend à célébrer la joie des moments simples et leur profonde spiritualité. En parfaite harmonie avec l’univers, les thèmes bouddhistes abondent dans son œuvre.

matin de printemps
mon ombre aussi
déborde de vie !
(Tr : Corinne Atlan)

Le papillon bat des ailes
comme s’il désespérait
de ce monde
(Tr : Roger Munier)

Il est considéré comme l’un des quatre maîtres du haïku japonais (Bashō, Buson, Issa, Shiki). Auteur d’environ 20000 haïkus, il renouvelle la création poétique dans son rapport à la nature, aux paysages, aux saisons, par l’expression de ses sentiments et sa compassion envers le petit peuple. Le regard qu’il porte sur les êtres vivants est empreint tout à la fois d’une foi profonde et d’un humour puissant. Il s’émerveille de l’instant tout en accueillant le monde, un monde simple où ne règne aucune hiérarchie.

L’un en face de l’autre
une grenouille et moi
sans rire nous nous fixons

Deux ou trois fois
elle se moque des hommes
et la libellule s’envole

(Tr : Brigitte Allioux)

« Ora ga haru » (Mon année de printemps), paru en 1819 est un journal poétique ponctué de haiku où l’auteur raconte son histoire. Bonheurs et malheurs s’entremêlent, mais l’obstination à dépasser le quotidien sur un mode toujours conscient et éveillé, nous donne une leçon de sérénité. Cet ouvrage s’inscrit dans la grande tradition du récit illustré à visée didactique, pourtant Issa rompt avec le classicisme en intégrant l’autoportrait, l’autobiographie, et le sentiment personnel. La variété des éléments fondamentaux acquiert une grande valeur symbolique, comme l’illustre parfaitement ce haiku  – sans doute le plus célèbre d’Issa – où l’aspect philosophique se mêle à la douleur bien réelle de la perte de son enfant : il fait allusion à un proverbe bouddhiste (la vie humaine est une rosée passagère) tandis que les larmes représentent un autre sens du mot rosée (露) en japonais.

露の世は露の世ながらさりながら
tsuyu no yo wa tsuyu no yo nagara sari nagara

ce monde de rosée
est un monde de rosée
et pourtant pourtant…

(Tr : Brigitte Allioux)

***

Perception de la lumière chez Emily Dickinson.

Emily Dickinson (1830 – 1886), figure majeure de la poésie du XIXe siècle, a vécu toute son existence à Amherst dans le Massachusetts. Emerveillée par la nature, elle a passé ses journées dans une chambre ensoleillée tapissée de motifs botaniques, dans une maison entourée de parterres fleuris et d’arbres en fleurs. Ces fleurs qui nous étourdissent d’une splendeur toujours trop tôt disparue, comme pour nous rappeler que tout a une fin. Pour autant, ce ne doit pas être un motif pour nous lamenter, mais au contraire pour célébrer ce qui est et pour l’aimer encore plus. Dans sa jeunesse elle a constitué un herbier composé de près de 424 spécimens de plantes. Les fleurs qu’elle préfère sont celles qui sont modestes – à son image- celles qui ont un parfum discret : la pâquerette, la violette, l’églantine, la gentiane, l’orchidée. Les oiseaux dont elle parle le plus souvent sont le rouge gorge, le roitelet, le geai, le pivert, le loriot. Le rouge-gorge est le héraut de la saison, il chante pour le plaisir de chanter. Tout comme lui, elle célèbre les bonheurs quotidiens, comme le simple fait de s’enivrer du jour et de la lumière. Le printemps – danse éternelle de l’amour et de l’impermanence – est au cœur de l’œuvre de Dickinson. Ses contemporains la connaissaient mieux en tant que jardinière. Elle avait étudié la botanique dès l’âge de neuf ans et s’occupait de son jardin avec l’aide de sa sœur. Quand elle envoyait un poème à ses amis, il était toujours accompagné d’un bouquet de fleurs.
«Une lumière existe au printemps» (1864) est l’un des 1 800 poèmes écrits par Emily Dickinson. Il a été publié, tout comme ses autres poèmes, à titre posthume en 1890 dans le volume « Poems ».

A Light exists in Spring
Not present on the Year
At any other period —
When March is scarcely here
A Color stands abroad
On Solitary Fields
That Science cannot overtake
But Human Nature feels.It waits upon the Lawn,
It shows the furthest Tree
Upon the furthest Slope you know
It almost speaks to you.
 (…)
Une Lumière existe au Printemps
Non présente sur l’Année
A aucune autre période –
Quand Mars est à peine arrivé
Une Couleur se tient à l’extérieur
Sur des Champs Solitaires
Que la Science ne peut surpasser
Mais que la Nature Humaine ressent.
Elle attend sur la Pelouse,
Elle désigne l’Arbre le plus éloigné
Sur la Pente la plus éloignée que vous connaissez
Elle vous parle presque.(…)

Dans ce poème, Emily Dickinson célèbre la lumière du printemps qui illumine son environnement, cette lumière unique et spécifique au printemps, saison de la nouvelle naissance. Même si ce poème parle de la nature et d’éléments simples qui constituent le monde propre à l’auteur, il a une profonde connotation religieuse. Cette « lumière » est décrite comme étant quelque chose au-delà de la science, quelque chose qui peut être ressenti par les humains mais pas assimilé par la science. La manière dont la nature et l’humain interagissent est beaucoup plus complexe et ineffable qu’une analyse scientifique de la nature. Le cœur humain est sensible à des phénomènes que la science peut tout juste comprendre. Il s’agit donc là d’une expérience qui émeut profondément la poétesse. Cette étrange lumière mystique «parle presque» avec l’orateur même à une distance lointaine. Elle met l’accent sur la langue connue uniquement de l’âme. De toute évidence, la poétesse tente de nous faire comprendre que la lumière qu’elle voit est tout à fait impossible à transformer en mots. Tout est miracle dans la nature et traduit une profonde intelligence de la vie que Dickinson expérimente à un niveau spirituel. Elle transforme alors en poésie tout cet univers unique dans ses petits éléments et ses mécanismes mystérieux, régis selon des principes habituellement cachés à nos yeux. Le printemps est célébré comme la saison où Dieu est visible.

Nicole Pottier

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