Letiṭia Lucia Iubu : Requiem pour Cristina.

recviem-pentru-cristina

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Immédiatement, le titre de ce livre nous interpelle, car l’auteur nous convie à une cérémonie bien particulière. Le Requiem ou Messe de Requiem vient du latin requies, le repos. Il s’agit donc d’une messe, d’une prière pour les âmes des défunts, qui se déroule soit avant l’enterrement, soit lors de cérémonies commémoratives. Si le Requiem est principalement catholique, il existe également dans la tradition orthodoxe sous le nom de « parastas ». On peut également penser à une œuvre musicale, le Requiem de Mozart étant le plus connu.
Le recueil est structuré en courtes parties bien distinctes : recensions de livres, évènements, (où sont regroupés des articles parus dans différents journaux et magasines, y compris ceux online), notes, souvenirs de voyages, poèmes. Chacune commémore une personne ou un moment spécifique de la vie de l’auteur. Letiṭia Iubu nous fait pénétrer dans sa vie et nous ouvre les portes de son histoire, tant professionnelle que familiale. Nous plongeons tout d’abord dans les articles parus dans «Viaṭa medicală » (Vie médicale) et « Raṭiunea » (Raison) où l’auteur rappelle différentes personnalités de la médecine et de la vie culturelle de Craiova (ville où elle réside) dans des recensions d’ouvrages, à commencer par son directeur de thèse Vlad Voiculescu, et son mari Traian Iubu (décédé), médecin spécialisé en médecine interne. Remontant le fil conducteur des souvenirs, le prénom Cristina évoque bien sûr la relation de l’auteur avec sa sœur et met en lumière leur affection réciproque, où l’on devine l’admiration de la petite sœur envers sa grande sœur actrice et écrivain : Cristina Tacoi (1933 – 2010). Son portrait est esquissé avec une grande sobriété à travers différents articles et témoignages, et c’est en plein cœur de l’ouvrage que se situe le chapitre “Recviem pentru sora mea”, composé de trois poèmes et un rengay, véritable point d’orgue du requiem.

Le haiku occupe également une place d’honneur. Letiṭia Iubu détaille le programme complet du festival de haiku de Constanta Xème édition (2019) ainsi que les résultats complets du concours de haiku « la mer dans les quatre saisons » où elle a obtenu une mention :
murmures de la mer
enfermés dans un coquillage –
pêcheurs au large
“Dans ce poème, sont respectées les exigences du haiku : kiregi, après le second vers, éléments de la nature – mer, coquillage dans un paysage illustré, lien avec l’être humain – les pêcheurs-  les hommes et la mer, leur travail spécifique. Shéma syllabique 5.7.5. (Alexandru Pătrulescu, membre du jury).

A la question “Pourquoi j’écris du haiku ? ”, tout en retraçant son parcours, elle donne cette réponse : “Au début, je savais juste que c’est une poésie de forme fixe, d’inspiration japonaise, formée de trois vers et 17 syllabes, qui immortalise un moment de la nature, et qui se compose de deux plans juxtaposés séparés par une césure, avec un kigo indiquant la saison. Avec le temps, au contact d’autres haïjins, et me documentant davantage sur ce genre, j’ai compris que les règles sont bien plus nombreuses, et je me suis toujours émerveillée de voir comment trois vers dans un haïku réussi peuvent suggérer tant de choses, et générer des discussions et des analyses remplissant des pages entières. Quand j’écris un haïku, je ne pense absolument pas aux règles, soit que ce moment me touche sur le plan émotionnel, ou bien quand j’écris sur un thème donné, je cherche dans mes souvenirs quelque chose en rapport avec le mot en question.

En 2021- avec un retard dû à la pandémie de Covid-19- est apparu le deuxième volume de l’anthologie de photo-haiku “Hoinar prin lume” (Parcourant le monde) consacré à la montagne et intitulé “Tainele Munṭilor” (Mystères des montagnes). Cette anthologie réalisée par Cornelia Atanasiu et publiée aux Editura Societăṭii Scriitorilor Români, Bucureşti 2020, comprend cinq auteurs: Letitia Iubu, Cornelia Atanasiu, Nicolae Atanasiu, Virginia Popescu et Nicole Pottier. L’anthologiste souhaitait que chacun (e) d’entre nous déroule un fil rouge concernant la montagne. Dans son livre, Letitia Iubu consacre un chapitre à la montagne où elle fait allusion à ce fil rouge qu’elle a intitulé „Rencontre avec les montagnes au fil des saisons d’une vie” (Întâlnirea cu muntele în anotimpurile vieṭii). Le premier contact avec la montagne s’effectue au travers des histoires que lui raconte sa maman lorsqu’elle est petite fille : „ Je suis née et j’ai grandi à la campagne. Etant enfant, je n’ai connu la montagne qu’à travers les histoires de ma mère. (…) Donc, les montagnes de mon enfance faisaient partie d’un „conte merveilleux”, vu par les yeux de ma mère.
Il lui faut attendre l’âge de 20 ans et les camps d’été pour étudiants organisés par la faculté de médecine de Bucarest à Braşov (au pied des Carpates) pour être véritablement conquise par la magie des sommets. Une conquête lente et progressive : „Ce ne fut pas un coup de foudre à première vue. Pendant mon enfance, on m’avait tellement vanté la beauté des montagnes que j’ai d’abord été un peu déçue. Mais petit à petit, les promenades sur les senriers ombragés, les clairières remplies de fleurs, le chant mélodieux des oiseaux, les sommets des montagnes se profilant sur le bleu étincelant des cieux, toutes ces merveilles ont trouvé un profond écho en moi, me sentant pour la première fois en communication directe avec la nature.”
Ces sentiers de montagne deviennent „des sentiers de vie” et l’auteur traduit ces expériences sensorielles dans la poésie, le haiku et le photo-haiku. Nombre des illustrations témoignent d’un attachement profond et durable aux valeurs culturelles de la Roumanie et de sa spiritualité.

Letiṭia Iubu publie aussi les recensions de plusieurs livres écrits par ses amis poètes. En regardant attentivement les titres, on peut remarquer que ce sont tous des ouvrages aux thèmes soigneusement choisis illustrant différents genres : Fiica stelelor (haibun) de Cornelia Atanasiu, Editura Atar, 2009 ; Florile gândului (poèmes en un vers) de Adina Enăchescu, Editura Societăṭii Scriitorilor Români, Bucureşti 2012; Valuri de amintiri (souvenirs poétiques) de Maria Tirenescu, Editura Pim, Iaşi, 2016 ; Suflet geamăn (poèmes d’amour) de Vasile Moldovan, Editura Societăṭii Scriitorilor Români, Bucureşti 2017.

L’auteur écrit également en français et participe à de nombreux concours internationaux.
Elle a obtenu le second prix au concours Mainichi en 2013 (Japon) avec ce haiku en français :

coucher de soleil –
les épaules du grand père
 plus penchées
日が沈む
爺さんの両肩は 
さらにもかしぐ

et le troisième prix au concours Jocelyne Villeneuve en 2014 (Canada), toujours avec un haïku écrit en français, au moment du décès de son mari :

au rendez-vous
toutes les couleurs de l’automne
mon bien-aimé absent

“ Puissance des contrastes.
Un rendez-vous et une absence, une abondance de couleurs d’automne et l’ombre perçue d’un deuil ou d’une rupture. Ces contrastes soulignent la solitude, la déception devant la beauté de la nature qu’on ne peut partager avec l’être aimé. Le haïku, de par le mystère qui plane à la L3, laisse au lecteur toute liberté d’interprétation.” (Hélène Bouchard et Suzanne Lamarre, juges du concours).

Nicole Pottier


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