Concours International de Haiku 2021 organisé par la Société de Haiku de Constanṭa.

de Nicole Pottier.

Le thème retenu cette année était la mer déchaînée, en souvenir de la tragédie de Fukushima il y a 10 ans.


Hokusaï :
La grande vague de Kanagawa, 1830.

Le 11 mars 2011, un séisme sous-marin d’une magnitude de 9,1 engendre un tsunami qui submerge la côte nord-est du Japon, dévastant le rivage sur 600 kilomètres. L’eau pénètre dans la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Le bilan est de 22 500 morts et disparus. Le monde assiste stupéfait à l’une des plus grandes catastrophes de l’histoire. Partout, les réactions de solidarité se sont multipliées. En Roumanie, la Société de Haiku de Constanṭa (SHC) a édité une anthologie internationale de haiku, haiga et photo haiku , regroupant des auteurs de 13 pays : «Solidaritate prin haiku – Haiku Solidarity», Editura Ex Ponto, Constanţa 2012, sous la coordination de sa présidente Aurica Văceanu.

Nous souvenant de l’émotion ressentie, voici quelques poèmes écrits à l’époque par certains membres du jury, ainsi que de la SHC :

Vasile Moldovan – Bucarest :

Iadul pe pământ –
să readucem speranţa
în casele îndoliate
enfer sur la terre –
dans les maisons endeuillées
ramenons l’espoir

Florin Grigoriu – Bucarest :

Trei fotografii – 
toată averea
bătrânului fericit
trois photos –
toute la fortune
du vieillard heureux

Jean Antonini – France :

Sute de mii de dispăruţi
la NYC HAITI SENDAI
doar tu, eu, supravieţuitori
centaines de milliers de disparus
au NYC HAITI SENDAI
juste toi et moi, survivants

Alexandra-Flora Munteanu – Constanţa
vice-présidente de la Société de Haiku de Constanṭa :

Foc şi suferinţă –
porumbei albi zboară pe deasupră-i
Fukuşima fumegă
feu et souffrance –
des pigeons blancs survolent
Fukushima en fumée

Laura Văceanu – Constanţa
présidente de la Société de Haiku de Constanṭa :

Civilizaţie milenară
învinsă de secunde –
cutremur de primăvară
civilisation millénaire
vaincue en quelques secondes –
tremblement de terre du printemps

Pour cette troisième édition, nous avons accueilli au sein du jury Mr Jean Antonini, co-président de l’Association Francophone de Haïku et directeur de la revue Gong, auteur de recueils de haiku et d’initiation au haiku à l’école, parmi lesquels je citerai „Ternes”, traduit en roumain par notre collègue Teodora Moṭet (Editura Amurg Sentimental, 2010), et „Chou hibou haïku : guide de haïku à l’école et ailleurs” (Alter-éditions, 2011), ouvrage rédigé par un collectif de 13 auteurs, traduit en roumain par Laura Văceanu en 2013. Les autres membres du jury étaient Mme Iulia Ralia (professeur de français), Mr Vasile Moldovan (l’un des fondateurs et ancien président de la Société Roumaine de Haiku de Bucarest), auteurs reconnus en Roumanie et à l’étranger, plus la présidente, Mme Nicole Pottier (membre du comité de rédaction de la Société Roumaine de Haiku de Bucarest et membre de la SHC), ce qui portait à 5 la composition du jury.
Le jury remercie tous les participants. Au total, 141 auteurs du monde entier ont rejoint le concours, parmi lesquels 16 auteur(e)s de Roumanie, de Croatie et des USA, 15 d’Inde, 11 d’Angleterre, 8 de France, 6 d’Allemagne, 5 de Pologne, du Canada et d’Australie. Les autres pays comptent de 1 à 4 candidat(e)s. Nous remercions également Mme Djurdja Vukelic-Rozic pour son travail de traduction, car beaucoup d’auteur(e)s croates ont présenté des poèmes avec les traductions qu’elle a effectuées en anglais.
Pour ce concours SHC 2021, chaque candidature a été rendue anonyme et a été enregistrée avec un code spécifique. Concernant la sélection, j’ai demandé à chacun(e) de choisir 5 haiku sur une liste de 277 et de faire un commentaire pour chaque haiku choisi. Nous avons ainsi établi la liste des finalistes. Par vote équitable, nous avons pu décerner les trois premiers prix. Ensuite, chaque juré a choisi deux mentions parmi les haiku finalistes pour lesquels il avait personnellement voté. Pour le prix Alexandra Munteanu, réservé aux auteur(e)s de Roumanie, le choix s’est fait à partir de 2 haiku sélectionnés par chaque membre du jury. Un vote de trois membres sur cinq s’est dégagé dès le premier tour, et le prix a été attribué.

Le premier prix de ce concours est décerné à Mme Mirela Brăilean de Iaşi en Roumanie pour son très beau haiku écrit avec une grande sensibilité, alliant l’animé à l’inanimé. Mirela est un auteur connu, qui est régulièrement publiée dans Mainichi Journal et Asahi Haikuist Network de David McMurray. Elle est très active dans le monde du haiku et participe à de nombreux concours. Le second prix est décerné à Mr Krzysztof Kokot. Membre honoraire de l’Association Polonaise de Haiku, il est l’auteur de deux recueils de haiku Haiku Time (2012) et Around the Haiku (2017). Récompensé dans de nombreux concours, il a notamment remporté le grand prix de la Vladimir Devidé Haiku Award Competition en 2013, ainsi que la première place au Setouchi Matsuyama Haiku Photo Contest la même année au Japon. Avec Robert Kania, il organise le Kukai Européen. Le troisième prix est décerné à Mr Mircea Moldovan de Jibou en Roumanie, habitué à participer aux concours et également publié dans Mainichi Journal. Il remporte également une mention dans notre concours avec son second haiku. Bravo à cet auteur talentueux !
Parmi les mentions justement, se trouve notre collègue et amie française : Mme Joëlle Ginoux-Duvivier qui nous a quittés brutalement le 04 mai 2021. Dans la communauté du haiku français, c’est avec une grande tristesse que nous avons appris son décès. Son poème est un « coup de griffe », expression qui l’eût fait sourire et nous fait penser aux chats, ses fidèles compagnons qu’elle dessinait avec un grand talent. Il tire la sonnette d’alarme sur l’état de la planète et nous rappelle que nous devons prendre soin de notre environnement car nous en sommes responsables. Il s’agit là d’un véritable enjeu écologique et un problème d’envergure mondiale: au vu de cette pollution, quel héritage laisserons-nous à nos enfants ?

Voici donc le classement final, accompagné des commentaires du jury :

Premier prix : Mirela Brăilean, Roumanie.

après le tsunami –
comme si la petite fille dormait encore
avec sa poupée sur la poitrine
după tsunami –
de parcă încă doarme o fată
cu păpușa ei la piept

Un tableau terrible. Un tandem entre un être vivant, une petite fille, et une créature sans vie, sa poupée. C’est ainsi qu’elles étaient jusqu’au moment où s’est déroulé le désastre. Après le tsunami, le sort les a liées. La maîtresse de la poupée elle aussi a perdu son souffle. Elle est devenue comme son jouet, sans vie. Mais quelle noblesse de la part de cet être palpitant. Elle a donné son dernier souffle en amenant sur sa poitrine, juste sur son coeur, sa soeur inanimée. Dans un geste de désespoir elle a voulu la sauver, comme s’il s’agissait de son propre enfant. Il doit exister dans ce cas un sentiment maternel en devenir. La petite fille surprise par le tsunami s’est sentie comme une mère pensant à sauver sa progéniture. Si j’étais sculpteur, je créerais un groupe statuaire où la petite fille et sa poupée dormiraient d’un sommeil éternel. Comme je n’ai aucune velléité pour la sculpture, et encore moins le talent, je me contente de verser une larme en leur mémoire, et en pensée, je leur souhaite un sommeil paisible. Vasile Moldovan.
L’enfant, la personne dont on parle dans le haiku, au moment du désastre tente de garder ce qui lui est le plus cher, sa poupée. Une fois partis dans un autre monde, nous emportons tous nos souvenirs concernant les personnes, les choses et les lieux qui nous étaient chers, mais le monde reste tel qu’il est. Florin Grigoriu.
C’est bel et bien une image fulgurante que nous donne l’auteur (elle-même grand-mère) avec cette petite fille qui serre sa poupée sur son cœur, dernier refuge de l’amour dans un monde qui bascule brutalement. La nature se révolte contre l’humain, entraînant dans son sillage un désastre écologique et une pagaille politique sans précédent dans l’histoire du Japon. C’est une image poignante du sacrifice de l’innocence qui ne saurait lutter contre un monde de profit et de corruption. Le premier vers «après le tsunami» traduit bien le présent de ce pays qui marque la rupture avec le nucléaire. Nicole Pottier.

Deuxième prix : Krzysztof Kokot, Pologne. 

a wind from the sea–
hard to banish thoughts
from the past
vent de la mer –
difficile de bannir les pensées
du passé

Dans le cadre de la commémoration de la catastrophe survenue au Japon, il me semble que ce haïku est une évocation discrète de ce moment catastrophique. « difficile de bannir les pensées du passé » fait référence à cette impossibilité d’oublier ces instants terribles tout en indiquant qu’il faut malgré tout les dépasser. L’expression est subtile pour dire les deux choses contraires. « vent de la mer » peut être le mot de saison de ce poème et aussi la marque qu’a laissée le tsunami dans nos esprits.
Ce poème me semble à la fois elliptique, ce qui est le caractère d’un bon haïku, et précis.
Sa forme en français : court-long-court convient bien au haïku. Jean Antonini.

Troisième prix : Mircea Moldovan, Roumanie.            

wave of mist –
chado
on the seafloor
vague de brouillard –
cérémonie du thé
au fond de l’océan

La tempête n’est pas un phénomène ordinaire. Dès son apparition, les gens se mettent à l’abri. Mais lorsqu’on est surpris, chacun tente de se sauver, soit par ses propres moyens, soit en commun. Le plus souvent, cette tentative désespérée est compliquée par la visibilité réduite dans la houle et les ténèbres. Les images réelles s’ajoutent en se superposant avec celles que l’on imagine. Dans la tempête se crée un véritable mirage, où l’on ne distingue plus très bien la frontière entre le réel et l’imaginaire. La voie du thé est un mode japonais spécifique pour socialiser, pour bavarder de tout et de rien autour d’une tasse de thé, pour vivre dans le calme et la beauté en compagnie de la famille et des amis. Mais la tempête a tout bouleversé. Le mirage qu’il en résulte désarçonne quelque peu le lecteur. Comment est-il possible de faire une cérémonie du thé au fond de la mer ? Le thé a-t-il été versé dans la mer, ou bien les participants ont-ils disparu sous les vagues ? La réponse à cette question fait frémir et donne une idée du drame qu’ont vécu les naufragés. Vasile Moldovan.
J’ai choisi ce poème pour son côté mystérieux : célébrer une cérémonie au fond de l’océan. La poésie du haïku a besoin de créer ce mystère pour rendre le haïku attrayant et donner du pouvoir au haïku sur le lecteur. On ne comprend pas immédiatement cette expression mais elle fait son chemin dans notre esprit et nous pouvons parvenir au fait que tenir une cérémonie de thé au fond de l’océan peut être une façon d’évoquer le souvenir du moment catastrophique du tsunami. Aujourd’hui, cette expression semble bien calme, mais elle porte la marque de l’énergie du tsunami en se tenant au fond de l’océan. Pour recouvrir le souvenir, une « vague de brouillard », qui sert de mot de saison, accroît aussi l’impression mystérieuse et la renforce. Ce haïku me semble plein de force et d’attraction. Jean Antonini.

Mentions
:

Wiesław Karliński, Pologne :

the day after
in a broken glass
pills for yesterday
le jour suivant
dans un verre brisé
comprimés pour hier
dzień po
w pękniętej szklance
leki na wczoraj

Ce haiku est dominé par la présence du vide. Il ne dit rien du tsunami ou de la tempête qui appartiennent déjà au domaine du passé. Pourtant ils sont présents indirectement dans leurs effets dévastateurs. On ne présente pas les victimes, nous ne savons d’ailleurs pas si elles ont péri dans les vagues ou si elles ont été sauvées in extremis. On présente au lecteur juste un verre brisé, qui n’est pas utilisable puisqu’il n’en reste que des morceaux. Comme par miracle, les comprimés sont restés, dose de la veille pour le patient. Bien qu’ils soient là, ils ne servent plus à rien. Il aurait fallu les prendre hier. Imbibés d’eau salée de mer ou de l’océan, ils pourraient être nocifs. Le poème surprend avec exactitude le sentiment du néant et de ce qui arrive en vain en cas de catastrophe naturelle, tremblement de terre, tsunami ou tempête. De ce fait, il fait date et devient anthologique. Vasile Moldovan.
Une grande tristesse se dégage de ce « jour suivant… » Une personne chère à quelqu’un a voulu qu’il vive, que ce soit à l’aide de médicaments. Le haiku conserve le souvenir de celui/ celle inconnu/e, perdu/e, après la tragédie. Une personne… Mais le verre aurait été, tout comme le médicament, le travail de quelqu’un d’autre… La vie de ce travail s’est perdue elle aussi…Florin Grigoriu.

dl mattila, USA :

Fukushima . . .
the daughter who looks like you
turns ten
Fukushima …
la fillette qui te ressemble
fête 10 ans

Ce haïku pose d’abord le souvenir du tsunami par le nom de Fukushima. Nous pensons désormais à une catastrophe quand nous entendons ces noms : Tchernobyl ou Fukushima. Deux catastrophes nucléaires majeures de la période que nous vivons. Les deux lignes suivantes installent le questionnement dans l’esprit du lecteur : cette fillette est-elle une japonaise qui a vécu le tsunami et qui ressemble à la fille de l’auteur.e ? La fillette qui a dix ans maintenant ressemble-t-elle à une autre fillette disparue à cette époque ? Les deux lignes instillent l’inquiétude dans l’esprit du lecteur, une inquiétude qui a sa source dans le nom : Fukushima. Ainsi, ce poème crée un espace d’inquiétude qui a été l’espace partagé par les gens qui ont vécu ce terrible moment et en cela il transmet une grande force à la lecture.
Jean Antonini.

Mihovila Čeperić-Biljan, Croatie :

a Great Wave –
the foam from the painting
revives nowadays
une Grande Vague–
l’écume dans le tableau
revit aujourd’hui

L’allusion à un tableau célèbre montre que les avertissements donnés par ceux qui sont dotés du grand talent de peindre le monde d’hier, d’avant-hier… ne sont pas pris en compte. Ceci me contrarie et m’autorise à penser que nous saurons agir. Plus qu’un avertissement et une constatation, nous devons le prendre comme un désir et un commandement : Nous devons agir ! Florin Grigoriu.
Je dirais que « La grande vague de Kanagawa » peinte par Hokusaï est un tableau optimiste, d’une beauté sans égale, sur la nature et l’homme. L’écume de la vague est la dentelle des dieux, la nature est majestueuse. Elle impose le respect dans le tableau, mais elle ne tue pas. (Pas encore ?) Aucun homme n’a été jeté hors de la barque dont la forme est en harmonie avec l’arc naturel des vagues. C’est comme si tous les hommes de la barque s’inclinaient face à la nature déchaînée, en toute dignité. Chacun d’eux ressemble à un moine concentré sur sa prière, tendu et attentif, ils ne font qu’un avec la barque. Le tableau d’Hokusaï attire magnétiquement par le moment de tension qu’il surprend. L’écume des vagues, l’immense dentelle qu’il dépeint, peut-elle se
transformer en crochets qui attraperaient les pauvres mortels que nous sommes ? Nous ne savons pas ce qui va suivre. Mais nous savons ce qui s’est passé en ce mois de mars-là. C’est peut-être cette pensée qu’avait l’auteure de ce haiku quand elle écrit « l’écume revit » ? Iulia Ralia.

Silva Trstenjak, Croatie :

tsunami –
no shadows left
on the shore
tsunami –
aucune ombre restée
sur le rivage

Ce poème évoque la rupture entre l’homme et la nature et nous rappelle la place du rapport de l’homme à sa propre mort. Le premier vers nous plonge directement dans le processus du tsunami. On sait à quoi s’attendre : à une dévastation totale. Dans le second vers, le terme « ombre » est le pivot central autour duquel s’articule le poème. Il n’y a plus d’existence, donc plus aucune ombre. La fureur destructrice des forces de la nature et la mort qu’elle entraîne ne laisse aucun abri où se réfugier. Nicole Pottier

Mircea Moldovan, Roumanie :

scrâșnetul mării –
pe kimonoul mamei
nufăr ofilit
craquement de la mer –
sur le kimono de ma mère
nénuphar flétri

Dans ce poème, la mer se brise comme une noix. Elle craque. Dans ses connotations originelles, le verbe craquer recèle une menace. Dans le cas d’un tsunami : menace de mort, les vagues lancées par la mer sont monstrueuses, immenses et d’une force terrible. Elles balaient tout sur leur chemin, rien ne leur résiste. Le souffle d’une terrifiante menace atteint le nénuphar d’un kimono. Toutes les fleurs ne peuvent être que merveilleuses, car aucun créateur ne dessine de fleur fanée sur une soie précieuse. Mais le nénuphar le ressent et commence à s’étioler… C’est ce que nous dit le créateur de ce haiku. Il n’a pas l’intention de faire de métaphore. Non, il nous transmet juste ce qu’il « voit » ! Iulia Ralia.

Roberta Beach Jacobson, USA :

crash of waves –
still helping to heal
cherry blossoms
effondrement des vagues –
aidant encore à guérir
fleurs de cerisier

Un poème de l’espoir, souhaitant une vie belle et harmonieuse.
Un haiku doit posséder du karumi. Des mots simples, sans fanfreluches pour les embellir, sans masque. Même si les Japonais ont créé le théâtre Nô et le Kabuki, où les masques jouent un rôle essentiel, la création dans le haiku se base sur l’appellation directe des choses. Et comme dans toute chose, il existe un « mais » – tout en subtilité, un langage allusif qui présuppose d’avoir beaucoup travaillé le texte – et dans toute culture, il faut bien le reconnaître. Le poème ci-dessus peut se traduire dans d’autres langues mot à mot sans rien perdre de son sens ni de sa délicate puissance de suggestion. Dans le premier vers, les mots clés « effondrement et vagues » nous transmettent l’intensité de la tragédie. Dans les deuxième et troisième vers « guérir et fleurs de cerisiers » forment un oxymore, mais ce n’est pas important, car ils nous parlent purement et simplement de la continuité de la vie, de cette pensée radieuse que l’on retrouve dans « la vie finit toujours par triompher! »
« aidant encore» ajoute le facteur temps à la guérison : l’effondrement a été énorme, je pourrais dire gigantesque, mais telles sont les caractéristiques d’un tsunami, les blessures en sont d’autant plus profondes.
Iulia Ralia.

Joëlle Ginoux-Duvivier, France :

mer déchaînée
les vagues renvoient aux hommes
leurs tonnes de déchets
mare dezlănţuită
valurile retrimit oamenilor
tonele lor de deşeuri

Quand nous avons vu les images du tsunami à la télévision, je me souviens avoir été frappé par le chaos des objets que la mer avait étalé et de m’être dit que cette « tonne de déchets » était finalement le résultat d’un système dans lequel nous vivions et qu’on nomme la société de consommation. La mer nous renvoyait simplement ce que nous produisions et qui encombre la planète aujourd’hui : des tonnes de déchets. En cela, la mer avait office de nous révéler une accumulation d’objets qui n’était peut-être pas nécessaire.
La première ligne de ce haïku : « mer déchaînée » évoque bien le souvenir du tsunami et pourrait être le mot de saison de ce poème. Le déchaînement est bien l’impression que nous avons tous eue en regardant les images de ce tsunami. Cela veut-il dire que la mer donne une leçon à notre société de consommation débordée par les objets qu’elle produit ? Ceci n’est évidemment pas dit dans le poème, mais est habilement suggéré par une simple description bien choisie
. Jean Antonini.

Mark Miller, Australie :

red sunrise
on the waves a young girl sets free
her string of cranes
lever de soleil pourpre
sur les vagues une petite fille libère
sa guirlande de grues en papier

Voici un poème qui rend hommage aux victimes du tsunami, sur le lieu même où tout a commencé : la mer. La guirlande de grues est relâchée dans la mer, apportant des messages aux disparus. Au Japon, les grues symbolisent la longévité puisque ces oiseaux vivent entre 20 et 30 ans. Les japonais offrent des origamis de grues aux personnes malades pour leur souhaiter une longue vie pleine de santé. Ce poème évoque une légende très connue au Japon, la légende des mille grues (senbazuru) : si l’on plie mille grues en papier dans l’année et qu’on les assemble en guirlande, le vœu de santé et de longévité sera exaucé. Il fait aussi le lien entre deux tragédies, Hiroshima et Fukushima, en nous rappelant l’histoire de Sadako Sasaki, cette petite fille d’Hiroshima qui réussit à confectionner 644 grues avant de mourir de leucémie, suite à la bombe atomique, en 1955. La grue en papier est devenue un symbole international de la paix. Nicole Pottier.

Dan Iulian, Roumanie :

coquillages brisés –
tous les mots
que tu ne m’as pas dits
cochilii sparte –
toate vorbele pe care
nu mi le-ai spus

Ce poème me semble éminemment métaphorique. La première ligne « coquillages brisés » évoque dans une image très délicate une destruction qui pourrait être très légère comme un coquillage brisé ou très forte comme un tsunami. L’indécision de l’expression est puissante. Il s’agit d’une rupture minime ou violente, mais une rupture. Les deux lignes suivantes évoquent tous les mots qui n’ont pas été dits par « tu », qui ont été tus justement, et qui, par cette absence, ont pu devenir mortels, ont pu provoquer cette rupture qui a été posée par la première ligne. En lisant ce poème, on pense davantage à un amour qui a été détruit ou qui est sur le point de l’être à cause du mensonge, du non-dit, de l’absence de partage. Et cette rupture peut être une magnifique métaphore de la puissante vague qui a emporté bien des choses et des humains à Fukushima, ou l’inverse : dans les deux cas, il s’agit d’une histoire de rupture qui démolit la vie. Jean Antonini.

Cynthia Rowe, Australie :

thrashing seas . . .
in the lost seaman’s window
a candle flickers
mer en furie…
à la fenêtre du marin disparu
bougie tremblante

C’est tout ce qu’il reste du marin disparu en mer : une bougie. Il a été donné en tribut à la mer qui est devenue sa dernière demeure. Cette bougie allumée par ses collègues plus chanceux que lui brillera un temps jusqu’à ce que le vent l’éteigne lorsqu’on ouvrira les volets pour la première fois, ou quand la cire dont elle est composée aura complètement fondu. La lumière du cierge accompagne la prière des marins, chuchotée en son sein ou déclamée à voix haute. Son corps a sombré dans les profondeurs, mais la bougie suggère que son âme va s’élever jusqu’aux cieux. Cette bougie allumée à la fenêtre tient lieu de temple ou d’église. Elle se retrouve dans toutes les grandes religions du monde. Et ces fidèles sans prêtre, ces simples marins avec leur capitaine de vaisseau en tête se souviendront pendant des années de ce feu sacré allumé pour le salut de leur camarade. Vasile Moldovan.

Liste des finalistes, dans l’ordre d’envoi des poèmes :

Philippe Macé, France :
vagues gigantesques
l’océan éclabousse
au-delà des remparts

valuri gigantice
oceanul stropeşte
dincolo de parapet
Liette Janelle, Canada :
power of the sea
blew to pieces a city 
and the central house

la puissance de la mer
réduit en morceaux une ville
et le parlement
Vladislav Hristov, Bulgarie :
fukushima…
a puppy against
the stormy sea

fukushima …
un chiot contre
la mer en furie
David McMurray, Japon :
granddaughter’s 10th spring…
smooth black hair with eyes
colored by a raging sea

10ème printemps de la petite fille …
cheveux noirs lisses et des yeux colorés
par la mer en furie
Goran Gatalica, Croatie :
the raging sea…
our island school looks like
a field hospital

mer déchaînée…
l’école de notre île ressemble
à un hôpital de campagne
Anne Curran, Nouvelle Zélande :
a wall of water
swallows the town –
sudden silence

un mur d’eau
engloutit la ville –
soudain le silence
Bucifal, Stefanie, Allemagne :
waves-
our traces
dissolving

vagues –
nos traces
s’effacent
Alex Malley, Biélorussie :
raging raging sea
a girl lulling doll to sleep
quieter and quieter

mer déchaînée
une fille berce sa poupée
pour un sommeil paisible
Ellen Urowitz, Canada :
stressful afternoon
meditating near the water
at a boiling point

après-midi de stress
méditant près de l’eau
sur le point de bouillir
John Hawkhead, Angleterre :
tidal surge
a great wave submerges
the world’s breath

raz-de-marée déferlant
une grosse vague submerge
la respiration du monde
Francoise Maurice, France :
vague destructrice
au milieu des disparus
résonne le vent

val distrugător
în mijlocul dispăruţilor
răsună vântul
Barry Levine, USA :
everything lost
in churning waters
the moon drowns

tout est perdu
dans les eaux bouillonnantes
la lune se noie
Arvinder Kaur, Inde :
what we are
to a raging sea…
sand grains

ce que nous sommes
pour la mer déchaînée…
grains de sable
Sebastian Chrobak, Pologne :
sailors in the storm
tossed by a violent wind
the ears of barley

marins dans la tempête
drossés par un vent violent
épis de maïs
Debbie Strange, Canada :
the lighthouse             
without its beacon . . .
tsunami

le phare
sans son fanal…
tsunami
Srinivasa Rao Sambangi, Inde :
tsunami
in a beachside pan
corn kernels

tsunami
dans une casserole sur un coin de plage
épis de maïs
Nadejda Kostadinova, Bulgarie :
away from the raging sea
a man crossing the exclusion zone
to visit the graveyard

loin de la mer en furie
un homme traverse la zone d’exclusion
pour visiter le cimetière
Carole MacRury, USA :
carved driftwood—
I send two names
back to the sea

bois flotté gravé –
je renvoie deux noms
à la mer

Prix Alexandra Flora Munteanu :

aucun abri pour personne –
de l’eau et des larmes
partout
   
Solidaritate prin haiku – Haiku Solidarity 
Editura Ex Ponto, Constanţa 2012.

Ce prix a été créé en l’honneur de notre amie disparue brutalement le 31 juillet 2020. Personnalité bien connue du monde du haiku, elle a été parmi les premières à le faire connaître en Roumanie. Elle était vice-présidente de la Société de Haiku de Constanṭa  et traductrice en langue anglaise. Elle a publié et traduit de nombreux ouvrages, tant pour elle que pour ses collègues. Elle était très active dans la vie culturelle de Constanṭa. Travailleuse infatigable, elle laisse le souvenir d’une femme cultivée, sensible et chaleureuse. Son sourire reste à jamais dans nos coeurs.

Ce prix récompense un(e) auteur(e) de Roumanie.
Il est attribué à Mr. Dan Iulian de Bucarest, à la majorité des votes.

dans le village de pêcheurs
une bougie tremblote à peine –
tempête au large
în satul de pescari
o candelă-abia pâlpâind –
furtună în larg

Les pêcheurs et la mer se trouvent en perpétuelle communion. Même quand ils dorment, ils rêvent de la mer. Et lorsqu’ils sont au large et qu’ils sont surpris par la tempête, leurs familles pensent à eux et prient souvent pour leur retour, sains et saufs comme à leur départ. Lors de l’embarquement, sur le quai, il faisait beau temps. Mais voici que le bateau de pêche est pris dans la tempête. Réussira t-il à rentrer à bon port ? Tous les pêcheurs seront-ils sauvés ? Dans l’attente de réponses à leurs questions, certaines familles ont allumé une bougie, murmurant une prière qui pour le père, qui pour le mari. Les enfants se sont endormis épuisés par l’agitation de la journée, mais leur mère est restée, jusqu’à ce que le sommeil l’emporte à son tour, près du cierge qui brûle encore. Lorsqu’il s’éteindra, elle ira s’allonger, continuant sa prière en rêve. Vasile Moldovan.
Réalités synchrones. La flamme de la vie vacille tout comme la flamme de la bougie, quand vient le souffle de la tempête. Rien n’est encore arrivé, la tempête ne s’est pas déchaînée, les gens restés au village prient, le cierge brûle. C’est l’attente. Le poème surprend un moment de grande tension. Nous ne connaissons pas l’intensité de la tempête, nous ne savons pas si ceux qui sont sortis en mer auront le temps de regagner leurs foyers. La composition est joliment réalisée par la juxtaposition de deux plans de situations différentes, reliées classiquement par le kireji. La tempête au large peut avoir des conséquences désastreuses sur le village. Dans le moment surpris par le haiku, la vie est une prière face à une bougie en prise au vent. Ou face à un cierge qui brûle pour que s’accomplisse le vœu d’espérance appelant au retour de ceux qui nous sont chers. Le cierge brûle encore, mais la flamme de vie d’Alexandra s’est éteinte… Les mots ne peuvent traduire la tristesse de sa perte
. Iulia Ralia

Liste des finalistes, dans l’ordre d’envoi des candidatures :

Mihaela Babusanu, Bacău :
vagues de tsunami –                   
les fleurs de cerisiers tombent
dans mon jardin

valuri tsunami-
se scutură cireşii
în grădina mea
Mihaela Babusanu, Bacău :
fureur de la mer –
juste sur des photos
des familles entières

furia mării-
doar în câteva poze
familii întregi
Vasile Cojocaru, Paşcani :
Cap Kaliakra –
la fureur de la mer broie la roche
sans cesser

Cap Caliacra –
furia mării macină stânca
fără contenire
Vasile Cojocaru, Paşcani :
brume en mer –
marins en dérive
cherchant le phare

marea în ceață-
marinari în derivă
căutând farul
Constantin Stroe, Bucureşti :
la furie de la mer –
même dans les coquillages vides
le tsunami siffle

furia mării –                        
chiar şi-n cochiliile goale    
tsunami şuierând
Oana Boazu, Galaṭi :
autrefois, mer déchaînée …
le récit du pêcheur
de nouveau non terminé

odata, marea furioasa…
povestea pescarului
ramasa iarasi neterminata
Mona Iordan, Bucureşti :
fureur de la mer –
l’écume noire sur le rivage
est tout ce qui reste

furia mării –  
spuma neagră de pe țărm
e tot ce-a rămas

L’ensemble de ce haïku tourne autour des deux mots : «fureur» et «écume noire». Quand on isole ces deux mots, on a l’impression qu’ils sont synonymes : la fureur peut être décrite comme une écume noire, et inversement. Alors, ce qui reste après la fureur de la mer, c’est presque rien : une écume, mais elle est noire, c’est à dire effrayante. La qualité de ces deux expressions s’accorde bien au haïku parce qu’elles ne décrivent pas trop, elles laissent les  lecteur.es imaginer et compléter. Le haïku est un poème court et il a besoin de l’imagination des lecteur.es pour se développer et s’amplifier. Jean Antonini.

Ecaterina Donea, Bucureşti :
la mer se débat
dans une frénésie sans fatigue
moi aussi je suis tempête !

marea se zbate
în iureș neistovit
furtună-s și eu!
Cezar Florescu, Bucureşti :
mer en furie –
regrettant les mots d’amour
que je n’ai jamais dits

mare furioasă –
regretând cuvintele de dragoste
pe care nu le-am spus niciodată

Il me semble que devant un danger mortel chacun.e  récapitule ce qu’il a vécu et regrette les choses importantes qui peuvent marquer cette existence. C’est cela que nous dit ce haïku : mettre en avant l’amour, qui est la valeur fondamentale de nos vies, et le regret de ne pas avoir suffisamment exprimé cet amour. Car, ce qui n’est pas exprimé n’existe pas et c’est aussi cela, la valeur d’un haïku : exprimer ce qui ne l’est souvent pas, pas assez ou pas du tout. Jean Antonini.

Les traductions des haiku du roumain en français ont été effectuées par Mme Nicole Pottier, du français au roumain par Mme Virginia Popescu, de l’anglais au roumain par Mr Vasile Moldovan. Merci à Mme Iulia Ralia pour ses remarques et ses corrections.

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