Yohaku 余白

Dans l’esthétique de l’art japonais, il existe des termes associés par paires, définissant par contraste des images, des mots, ou des significations. Ce contraste génère une dynamique poétique ou picturale, une action réciproque entre deux champs, un changement ou une transformation.

Certaines de ces paires sont bien connues : fueki – ryuko 不易流行, le contraste entre éternel et éphémère, wabi – sabi 佗び寂, la lumière de l’harmonie éternelle et la lumière des choses simples, temporaires, ou bien encore yojo -yohaku, termes définissant l’espace plein et l’espace vide.

Les traductions et les interprétations qui en découlent, sont suffisamment nuancées. On doit pourtant pénétrer plus en profondeur, tout en restant proche du sens original qui a généré leur dénomination. Il n’est peut-être pas dénué d’intérêt de se souvenir du « Degré zéro de l’écriture » de Roland Barthes.

Arrivés à ce degré zéro, nous pouvons trouver des significations insoupçonnées et des sens plus riches, fertiles pour notre imagination, et implicites pour écrire des haikus, ou peindre, ou photographier des images incluant des haikus. Bien-sûr, je me réfère à un zéro au sens oriental du mot, pas à celui qui est occidental. Zéro en tant qu’espace originel.

Prenons l’exemple suivant : la syllabe « bi » signifie « lumière », la lumière du jour, la lueur du feu, la lumière des étoiles. Dans les termes pairs wabi-sabi, elle a ce même sens de lumière. Ce qui est le plus souvent traduit et compris par « beauté ». Sans aucun doute, de la lumière naît la beauté, ou bien elle est elle-même belle, mais il s’agit d’une extrapolation du terme d’origine. C’est en gardant en tête ce fait très simple que nous pouvons mieux comprendre un haiku ou un photo-haiku.

Nous en avons un autre exemple avec « yohaku« , terme pair avec « Yojo« .

Yohaku signifie espace vide, vacant et le plus souvent il est traduit et considéré comme espace blanc. C’est là une convention usuelle que de considérer un espace vide comme un espace blanc. En fait, nous ne connaissons pas la couleur que peut avoir un espace vide. D’où le fait qu’il s’agit juste d’une convention acceptée au quotidien que de nommer yohaku « espace blanc ».

En réalité, « yohaku » signifie noir, nuit, la nuit noire où ne brille aucune étoile, nous pouvons alors traduire et interpréter le vide, la vacuité, comme un espace noir. Ni le blanc ni le noir ne sont des couleurs, ils ont la même signification. C’est, en quelque sorte, le degré zéro des couleurs, pour paraphraser à nouveau Roland Barthes. « Yohaku », espace blanc, pourrait être un trou noir attirant en totalité l’espace plein, le « Yojo ». Ce terme venant de l’astronomie illustre très bien l’art du haiku, le haiga ainsi que sa variante moderne : le photo-haiku.

Si nous acceptons de nommer un espace vide comme étant blanc, car en fin de compte c’est une convention suivie par la majorité, nous pouvons accepter dans la même mesure qu’un espace vide soit un espace noir.

Où peut se situer, se localiser, « yohaku » dans un haiku ?

C’est sans doute dans la pause, le « kireji ». C’est là un espace idéal, un espace zéro, un espace venant des sources. C’est un espace vide où les deux parties du haiku sont attirées comme dans un trou noir. La matière du poème ou du photo-haiku, les images réelles ou la vibration des mots, sont attirées, sont avalées par l’anti-matière du trou noir.

Un espace blanc peut être un trou noir.

Au-delà de ces interprétations, de ces traductions aux multiples nuances possibles, au-delà de la métaphysique d’un texte, je vous propose un jeu très simple : Passez la main, je vous prie, dans un rayon de soleil illuminant une fenêtre, une maison, ou bien votre propre personne. Passez la main à travers ce rayon de soleil. La trace laissée par votre main dans le rayon de soleil est une forme de « yohaku ».

Clelia Ifrim

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Traduction et photo : Nicole Pottier

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Publié dans la revue Ploc!

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