Couleurs

Dans sa vie, il pleuvait, il ne faisait que pleuvoir. Triste Macondo où l’on purge cent ans de solitude… Un jour, pour s’évader du quotidien et de sa monotonie, il décida de peindre. Il enfila une vieille blouse, rassembla couleurs et pinceaux et barbouilla une palette. Puis il commença à peindre les vitres de la fenêtre.
Comme il rêvait d’immensité, il dessina la mer. Il choisit un bleu profond, le bleu maritime. Un bateau à voile blanche apparut bien vite car le vent soufflait toujours très fort. On ne voyait ni rivage, ni aucune plage de sable fin. Rien qui limitât son imagination. Il voulait dépasser les marges, mais il se heurta au cadre.  Lire la suite

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Le cri

Sur la page blanche, une vieille femme dessine de petits traits noirs, avec soin et méticulosité. Au fur et à mesure, des formes apparaissent. Par la fenêtre se profile un clair soleil d’hiver. La lumière aveugle la blancheur de la feuille, accentuant le relief des noirs bâtonnets.

asile de vieillards –
le grand-duc hulule plus fort
lorsque vient le soir

L’enfant est sur le point de naître. Dans la salle d’opération, les murs blanchis à la chaux reflètent les néons incandescents. C’est alors que paraît enfin, diaphane et fripée,  la fille première-née. L’aube dévoile l’éblouissement des corps entremêlés, et découvre à leurs regards émerveillés les premières lueurs du matin. Dehors, il neige.  Lire la suite

Balade nocturne

Je marche dans Paris. Je suis un trajet établi depuis un certain nombre d’années, depuis que je travaille en service de demi-nuit au standard international dans le quartier du Marais.
Il est minuit moins le quart. La rue des Archives est silencieuse, les hauts murs des hôtels particuliers abritent de leurs ombres les quelques passants qui se pressent, tout étonnés de rencontrer âme qui vive à pareille heure. Au bout de quelques mètres je tourne dans la rue Rambuteau, une rue populaire et populeuse. Les néons publicitaires rouges des pizzerias flashent les touristes tous les cinquante mètres. Que ce soit l’été ou l’hiver, il y a toujours du monde. J’avoue que cela me rassure. Je respire plus aisément. J’ai vingt ans et je n’ai pas peur de la vie, mais je dois cependant relever un certain nombre de défis. Arpenter Paris nuit après nuit, tel un promeneur solitaire, en est un. Je regarde les vitrines, sans pour autant faire les boutiques. Rares sont les stores baissés. Les enseignes multicolores éclaboussent la nuit. Pollution lumineuse certes… mais qui s’en soucie quand il faut attirer la clientèle à tout prix ?
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La poésie qui libère l’âme.

Les mains ouvertes, comme tenant un livre invisible, elle fait face à l’auditoire. Grande et mince, Cristina Domenech a un visage émacié qu’encadrent de longs cheveux blonds, et dans ses yeux gris une flamme vive et claire qui danse au rythme des mots. « On dit que pour être poète, il faut parfois aller en enfer. »
Depuis 2009, Cristina Domenech anime un atelier d’écriture à l’Unité 48 du complexe pénitentiaire San Martin à Buenos-Aires. L’enfer, elle connaît. Elle connaît la douleur et l’enfermement qui en résultent. Mère de quatre enfants, elle a perdu sa petite dernière, sa fille de 16 ans, Delfina, dans un accident de la route en 2006. Un chauffard en état d’ébriété a pulvérisé le minibus dans lequel se trouvaient l’enseignante et les neuf enfants, sur le chemin de retour d’un collège qu’ils parrainaient dans le Chaco, une province très pauvre au nord de l’Argentine. Cet accident a fait grand bruit dans le pays et suscite encore aujourd’hui un énorme émoi. Il n’y eut aucun survivant. C’est avec cette plaie béante que son trajet de vie la conduit jusqu’à la prison. « La douleur me transperçait et, s’il y a bien un endroit où la douleur est un langage commun, c’est la prison. La prison est le lieu du plus grand amour que tu peux voir dans ta vie et de la plus grande douleur. »

pensées lointaines –
voltigeant sans cesse
seules des feuilles mortes

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Je t’aime !

« Je t’aime ! »

Les mots jaillissent spontanément de mes lèvres. Je suis étonnée, je frissonne. J’ai peur tout-à-coup, peur que l’on m’entende, que l’on vienne me chercher. Y a t-il une erreur ? Derrière moi, les portes se sont fermées, épaisses et inébranlables. Je ne veux pas me retourner. Les murs du pénitencier sont écrasants, et leur ombre semble me menacer. Pourtant l’immensité du ciel devant moi m’appelle. Je suis étourdie. L’espace d’un instant, je ne sais plus qui je suis.

Il y a bien longtemps que je me suis affranchie de leur monde. J’ai franchi les frontières mentales qui me séparent du quotidien… des cellules d’isolement… des cachots aux barreaux de fer et aux murs suintant d’humidité… de ce régime organisé où règnent l’arbitraire et la terreur. Brimades, cris, menaces, fausses promesses et intimidations, rien n’y a fait. Je n’ai pas cédé. Et finalement le silence. Depuis combien de temps suis-je ici ? Privée de mes lunettes, le monde s’est estompé peu à peu. Ses contours se sont effacés lentement. Si peu de lumière entre dans ces couloirs obscurs, à moitié enfoncés dans la terre. J’ai aboli les distances, mon imagination m’entraînant toujours plus loin. Je me suis enterrée vivante gardant en mémoire les souvenirs d’autres temps.

Dix-huit ans ont passé. Un air frais et pur fouette mon visage. Dans mes yeux, le ciel est si bleu qu’il m’éblouit. Mon cœur sort de sa léthargie. J’entends ces mots, des mots difficilement articulés, ces mots qui sont les miens.

soleil de printemps –
dans l’ombre sur le bas-côté
une fleur égarée

(En hommage à Lena Constante, prisonnière politique roumaine).

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »