Je t’aime !

« Je t’aime ! »

Les mots jaillissent spontanément de mes lèvres. Je suis étonnée, je frissonne. J’ai peur tout-à-coup, peur que l’on m’entende, que l’on vienne me chercher. Y a t-il une erreur ? Derrière moi, les portes se sont fermées, épaisses et inébranlables. Je ne veux pas me retourner. Les murs du pénitencier sont écrasants, et leur ombre semble me menacer. Pourtant l’immensité du ciel devant moi m’appelle. Je suis étourdie. L’espace d’un instant, je ne sais plus qui je suis.

Il y a bien longtemps que je me suis affranchie de leur monde. J’ai franchi les frontières mentales qui me séparent du quotidien… des cellules d’isolement… des cachots aux barreaux de fer et aux murs suintant d’humidité… de ce régime organisé où règnent l’arbitraire et la terreur. Brimades, cris, menaces, fausses promesses et intimidations, rien n’y a fait. Je n’ai pas cédé. Et finalement le silence. Depuis combien de temps suis-je ici ? Privée de mes lunettes, le monde s’est estompé peu à peu. Ses contours se sont effacés lentement. Si peu de lumière entre dans ces couloirs obscurs, à moitié enfoncés dans la terre. J’ai aboli les distances, mon imagination m’entraînant toujours plus loin. Je me suis enterrée vivante gardant en mémoire les souvenirs d’autres temps.

Dix-huit ans ont passé. Un air frais et pur fouette mon visage. Dans mes yeux, le ciel est si bleu qu’il m’éblouit. Mon cœur sort de sa léthargie. J’entends ces mots, des mots difficilement articulés, ces mots qui sont les miens.

soleil de printemps –
dans l’ombre sur le bas-côté
une fleur égarée

(En hommage à Lena Constante, prisonnière politique roumaine).

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »

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Une belle journée d’août

C’est une chaude et pesante journée en ce premier samedi du mois d’août, le soleil darde ses rayons impitoyables. Dans la ville, la foule va et vient en silence, sans agitation ni enthousiasme. Depuis seize heures, on entend partout les cloches sonner le tocsin. La triste nouvelle se répand de contrée en contrée jusque tard dans la nuit. Sur les route blanchies par la poussière, les gendarmes à cheval vont prévenir les maires des villages environnants.

Suivi par une troupe de gamins, le garde champêtre en bras de chemise lit la proclamation. Sur la place de la Mairie, tous se pressent subitement. L’affiche au drapeau national suscite stupeur et incrédulité. Les hommes prennent un air grave et les femmes laissent échapper quelques sanglots.

à l’ombre des tilleuls
roulements de tambours –
astre rougeoyant

Bien vite l’heure du départ arrive. Certains montrent déjà leur détermination, et l’enthousiasme s’accroît, aux cris de « la patrie est en danger ! ». Il nous faut quitter nos parents, nos frères, nos familles et nos amis pour aller répondre à l’appel. Les quais de la gare sont noirs de monde, tout le village est rassemblé pour nous dire au revoir. Nous montons dans des wagons à bestiaux. Dans nos musettes, quelques victuailles nous rappellent la maison : jambon et saucisson de ménage voisinent avec le litre de vin rouge. Dans un choc violent, le convoi s’ébranle. Sur le quai, les derniers mouchoirs s’agitent. Bientôt cris et signes d’adieux s’estompent, on n’entend plus que le grincement des roues du train.  Lire la suite

Le sculpteur de lumière

« La lumière du Japon, toujours voilée, n’a rien à voir avec celle de la France, très brutale et perçante. Et la nature de la lumière, j’en suis persuadé, a une incidence sur le paysage, les gens et même la langue que l’on parle. »
Keiichi Tahara.

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Le cri

Sur la page blanche, une vieille femme dessine de petits traits noirs, avec soin et méticulosité. Au fur et à mesure, des formes apparaissent. Par la fenêtre se profile un clair soleil d’hiver. La lumière aveugle la blancheur de la feuille, accentuant le relief des noirs bâtonnets.

Asile de vieillards –
le grand-duc hulule plus fort
lorsque vient le soir

L’enfant est sur le point de naître. Dans la salle d’opération, les murs blanchis à la chaux reflètent les néons incandescents. C’est alors que paraît enfin, diaphane et fripée,  la fille première-née. L’aube dévoile l’éblouissement des corps entremêlés, et découvre à leurs regards émerveillés les premières lueurs du matin. Dehors, il neige.  Lire la suite

L’orthoptiste – Ortoptistul

C’est un bel après-midi de juillet, j’ai décroché un rendez-vous pour 14h00. Cela fait longtemps que j’attends cet entretien. Je roule tranquillement sur le boulevard extérieur et je trouve facilement une place pour me garer. Je ne suis pas en retard. J’entre dans la salle d’attente, celle-ci est vide, je suis seule. Une porte s’ouvre sur le côté, un homme en blouse blanche m’accueille. Nous discutons du motif de ma venue. Il me demande mon âge, hoche la tête, et m’invite à prendre place.
Toute la salle est plongée dans la pénombre, seule une lampe éclaire son bureau. Il m’explique ce que je dois faire : vous voyez la cage, vous voyez le lion, maintenant mettez le lion dans la cage. Un peu stupéfaite, je le regarde sans vraiment bien comprendre. Pourtant, petit à petit, mon cerveau réagit. Voyons voir, comment faire entrer le lion dans cette cage…  Lire la suite