Balade nocturne

Je marche dans Paris. Je suis un trajet établi depuis un certain nombre d’années, depuis que je travaille en service de demi-nuit au standard international dans le quartier du Marais.
Il est minuit moins le quart. La rue des Archives est silencieuse, les hauts murs des hôtels particuliers abritent de leurs ombres les quelques passants qui se pressent, tout étonnés de rencontrer âme qui vive à pareille heure. Au bout de quelques mètres je tourne dans la rue Rambuteau, une rue populaire et populeuse. Les néons publicitaires rouges des pizzerias flashent les touristes tous les cinquante mètres. Que ce soit l’été ou l’hiver, il y a toujours du monde. J’avoue que cela me rassure. Je respire plus aisément. J’ai vingt ans et je n’ai pas peur de la vie, mais je dois cependant relever un certain nombre de défis. Arpenter Paris nuit après nuit, tel un promeneur solitaire, en est un. Je regarde les vitrines, sans pour autant faire les boutiques. Rares sont les stores baissés. Les enseignes multicolores éclaboussent la nuit. Pollution lumineuse certes… mais qui s’en soucie quand il faut attirer la clientèle à tout prix ?
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La poésie qui libère l’âme.

Les mains ouvertes, comme tenant un livre invisible, elle fait face à l’auditoire. Grande et mince, Cristina Domenech a un visage émacié qu’encadrent de longs cheveux blonds, et dans ses yeux gris une flamme vive et claire qui danse au rythme des mots. « On dit que pour être poète, il faut parfois aller en enfer. »
Depuis 2009, Cristina Domenech anime un atelier d’écriture à l’Unité 48 du complexe pénitentiaire San Martin à Buenos-Aires. L’enfer, elle connaît. Elle connaît la douleur et l’enfermement qui en résultent. Mère de quatre enfants, elle a perdu sa petite dernière, sa fille de 16 ans, Delfina, dans un accident de la route en 2006. Un chauffard en état d’ébriété a pulvérisé le minibus dans lequel se trouvaient l’enseignante et les neuf enfants, sur le chemin de retour d’un collège qu’ils parrainaient dans le Chaco, une province très pauvre au nord de l’Argentine. Cet accident a fait grand bruit dans le pays et suscite encore aujourd’hui un énorme émoi. Il n’y eut aucun survivant. C’est avec cette plaie béante que son trajet de vie la conduit jusqu’à la prison. « La douleur me transperçait et, s’il y a bien un endroit où la douleur est un langage commun, c’est la prison. La prison est le lieu du plus grand amour que tu peux voir dans ta vie et de la plus grande douleur. »

pensées lointaines –
voltigeant sans cesse
seules des feuilles mortes

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Je t’aime !

« Je t’aime ! »

Les mots jaillissent spontanément de mes lèvres. Je suis étonnée, je frissonne. J’ai peur tout-à-coup, peur que l’on m’entende, que l’on vienne me chercher. Y a t-il une erreur ? Derrière moi, les portes se sont fermées, épaisses et inébranlables. Je ne veux pas me retourner. Les murs du pénitencier sont écrasants, et leur ombre semble me menacer. Pourtant l’immensité du ciel devant moi m’appelle. Je suis étourdie. L’espace d’un instant, je ne sais plus qui je suis.

Il y a bien longtemps que je me suis affranchie de leur monde. J’ai franchi les frontières mentales qui me séparent du quotidien… des cellules d’isolement… des cachots aux barreaux de fer et aux murs suintant d’humidité… de ce régime organisé où règnent l’arbitraire et la terreur. Brimades, cris, menaces, fausses promesses et intimidations, rien n’y a fait. Je n’ai pas cédé. Et finalement le silence. Depuis combien de temps suis-je ici ? Privée de mes lunettes, le monde s’est estompé peu à peu. Ses contours se sont effacés lentement. Si peu de lumière entre dans ces couloirs obscurs, à moitié enfoncés dans la terre. J’ai aboli les distances, mon imagination m’entraînant toujours plus loin. Je me suis enterrée vivante gardant en mémoire les souvenirs d’autres temps.

Dix-huit ans ont passé. Un air frais et pur fouette mon visage. Dans mes yeux, le ciel est si bleu qu’il m’éblouit. Mon cœur sort de sa léthargie. J’entends ces mots, des mots difficilement articulés, ces mots qui sont les miens.

soleil de printemps –
dans l’ombre sur le bas-côté
une fleur égarée

(En hommage à Lena Constante, prisonnière politique roumaine).

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »

Une belle journée d’août

C’est une chaude et pesante journée en ce premier samedi du mois d’août, le soleil darde ses rayons impitoyables. Dans la ville, la foule va et vient en silence, sans agitation ni enthousiasme. Depuis seize heures, on entend partout les cloches sonner le tocsin. La triste nouvelle se répand de contrée en contrée jusque tard dans la nuit. Sur les route blanchies par la poussière, les gendarmes à cheval vont prévenir les maires des villages environnants.

Suivi par une troupe de gamins, le garde champêtre en bras de chemise lit la proclamation. Sur la place de la Mairie, tous se pressent subitement. L’affiche au drapeau national suscite stupeur et incrédulité. Les hommes prennent un air grave et les femmes laissent échapper quelques sanglots.

à l’ombre des tilleuls
roulements de tambours –
astre rougeoyant

Bien vite l’heure du départ arrive. Certains montrent déjà leur détermination, et l’enthousiasme s’accroît, aux cris de « la patrie est en danger ! ». Il nous faut quitter nos parents, nos frères, nos familles et nos amis pour aller répondre à l’appel. Les quais de la gare sont noirs de monde, tout le village est rassemblé pour nous dire au revoir. Nous montons dans des wagons à bestiaux. Dans nos musettes, quelques victuailles nous rappellent la maison : jambon et saucisson de ménage voisinent avec le litre de vin rouge. Dans un choc violent, le convoi s’ébranle. Sur le quai, les derniers mouchoirs s’agitent. Bientôt cris et signes d’adieux s’estompent, on n’entend plus que le grincement des roues du train.  Lire la suite

Le sculpteur de lumière

« La lumière du Japon, toujours voilée, n’a rien à voir avec celle de la France, très brutale et perçante. Et la nature de la lumière, j’en suis persuadé, a une incidence sur le paysage, les gens et même la langue que l’on parle. »
Keiichi Tahara.

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