Triste papier

Dans la grande ville en béton, qui fut une cité nouvelle sortie des champs, je ne reconnais rien. Une chape de tristesse s’abat sur mes épaules tandis qu’une vague de chagrin obscurcit mon regard. Notre petit groupe arrive en dernier à l’église, nous prenons place sur le premier banc. Comment vais-je supporter la cérémonie ? Le corps secoué de sanglots, je tâche de faire face, même si je m’effondre misérablement au vu de tous. A mes côtés, j’entends la voix de soprano de mon amie chanter les louanges à Dieu. J’admire son courage, sa voix, vacillante au début, s’affermit rapidement. Depuis le premier rang, le cercueil me fait face. Il semble être si près … Je ne peux pas retenir cette vague de chagrin, elle est plus forte que moi et me submerge. Une fois la cérémonie terminée, nous sortons en dernier. Je dois me reprendre, car il me faut saluer les gens qui nous ont connus. Sur le parvis, tous nous regardent. J’essaie d’échanger quelques paroles, mais ma voix se brise, je reste muette, murée dans ma souffrance. Puis sous un ciel radieux, le cortège vêtu de noir se reforme et s’éloigne à son tour. Nous rentrons à pas lents. Lire la suite

Publicités

Roselière

Dans la nuit profonde, la barque glisse adroitement le long de la roselière. Çà et là, quelques cris sonores et aigus retentissent sur un ton monocorde, des bruants se rassemblent pour la migration. Le vrombissement de leur vol hésitant s’éloigne peu à peu. Des foulques se reposent sur les berges, cris rauques et éternuement alternent pendant un long moment. Maintenant, la barque s’éloigne des rives et le marais se fait plus sauvage. A faible hauteur, un busard, les ailes en « v » et les pattes pendantes, regagne son dortoir. Les canards sauvages ne sortiront plus de leurs abris, un léger vent de face commence à souffler. Le clapotis de l’eau berce doucement l’embarcation. Couchée à son bord, une jeune femme au teint diaphane s’est assoupie. L’étoile du berger brille de mille feux dans ce ciel de fin d’été. La lune s’est faite discrète, on ne voit que son halo propice à la rêverie. La jeune femme s’est endormie.

théâtre d’ombres –
sur les berges silencieuses
chatoiement de la lune

Nicole Pottier

*

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »

Couleurs

Dans sa vie, il pleuvait, il ne faisait que pleuvoir. Triste Macondo où l’on purge cent ans de solitude… Un jour, pour s’évader du quotidien et de sa monotonie, il décida de peindre. Il enfila une vieille blouse, rassembla couleurs et pinceaux et barbouilla une palette. Puis il commença à peindre les vitres de la fenêtre.
Comme il rêvait d’immensité, il dessina la mer. Il choisit un bleu profond, le bleu maritime. Un bateau à voile blanche apparut bien vite car le vent soufflait toujours très fort. On ne voyait ni rivage, ni aucune plage de sable fin. Rien qui limitât son imagination. Il voulait dépasser les marges, mais il se heurta au cadre.  Lire la suite

Le cri

Sur la page blanche, une vieille femme dessine de petits traits noirs, avec soin et méticulosité. Au fur et à mesure, des formes apparaissent. Par la fenêtre se profile un clair soleil d’hiver. La lumière aveugle la blancheur de la feuille, accentuant le relief des noirs bâtonnets.

asile de vieillards –
le grand-duc hulule plus fort
lorsque vient le soir

L’enfant est sur le point de naître. Dans la salle d’opération, les murs blanchis à la chaux reflètent les néons incandescents. C’est alors que paraît enfin, diaphane et fripée,  la fille première-née. L’aube dévoile l’éblouissement des corps entremêlés, et découvre à leurs regards émerveillés les premières lueurs du matin. Dehors, il neige.  Lire la suite

Balade nocturne

Je marche dans Paris. Je suis un trajet établi depuis un certain nombre d’années, depuis que je travaille en service de demi-nuit au standard international dans le quartier du Marais.
Il est minuit moins le quart. La rue des Archives est silencieuse, les hauts murs des hôtels particuliers abritent de leurs ombres les quelques passants qui se pressent, tout étonnés de rencontrer âme qui vive à pareille heure. Au bout de quelques mètres je tourne dans la rue Rambuteau, une rue populaire et populeuse. Les néons publicitaires rouges des pizzerias flashent les touristes tous les cinquante mètres. Que ce soit l’été ou l’hiver, il y a toujours du monde. J’avoue que cela me rassure. Je respire plus aisément. J’ai vingt ans et je n’ai pas peur de la vie, mais je dois cependant relever un certain nombre de défis. Arpenter Paris nuit après nuit, tel un promeneur solitaire, en est un. Je regarde les vitrines, sans pour autant faire les boutiques. Rares sont les stores baissés. Les enseignes multicolores éclaboussent la nuit. Pollution lumineuse certes… mais qui s’en soucie quand il faut attirer la clientèle à tout prix ?
Lire la suite

Je t’aime !

« Je t’aime ! »

Les mots jaillissent spontanément de mes lèvres. Je suis étonnée, je frissonne. J’ai peur tout-à-coup, peur que l’on m’entende, que l’on vienne me chercher. Y a t-il une erreur ? Derrière moi, les portes se sont fermées, épaisses et inébranlables. Je ne veux pas me retourner. Les murs du pénitencier sont écrasants, et leur ombre semble me menacer. Pourtant l’immensité du ciel devant moi m’appelle. Je suis étourdie. L’espace d’un instant, je ne sais plus qui je suis.

Il y a bien longtemps que je me suis affranchie de leur monde. J’ai franchi les frontières mentales qui me séparent du quotidien… des cellules d’isolement… des cachots aux barreaux de fer et aux murs suintant d’humidité… de ce régime organisé où règnent l’arbitraire et la terreur. Brimades, cris, menaces, fausses promesses et intimidations, rien n’y a fait. Je n’ai pas cédé. Et finalement le silence. Depuis combien de temps suis-je ici ? Privée de mes lunettes, le monde s’est estompé peu à peu. Ses contours se sont effacés lentement. Si peu de lumière entre dans ces couloirs obscurs, à moitié enfoncés dans la terre. J’ai aboli les distances, mon imagination m’entraînant toujours plus loin. Je me suis enterrée vivante gardant en mémoire les souvenirs d’autres temps.

Dix-huit ans ont passé. Un air frais et pur fouette mon visage. Dans mes yeux, le ciel est si bleu qu’il m’éblouit. Mon cœur sort de sa léthargie. J’entends ces mots, des mots difficilement articulés, ces mots qui sont les miens.

soleil de printemps –
dans l’ombre sur le bas-côté
une fleur égarée

(En hommage à Lena Constante, prisonnière politique roumaine).

Nicole Pottier

Publié dans la revue « L’Echo de l’étroit chemin »